Nous y voilà !

édito - L'annulation de l'Agit au Vert

 

On a mis du temps à vous envoyer des nouvelles de l’Agit, de « L’Agit au Vert » et des trente ans de l’Agit. Nous ne savions pas encore si nous allions pouvoir maintenir la fête parce que les conditions de jeu ne nous avaient pas encore été données. Finalement le Lido qui devait nous accueillir sur son site, comme pour les trois éditions précédentes, ne peut plus le faire à cette période car ils redémarrent l’école et que les nouvelles normes d’accès aux salles et équipements les empêchent de nous recevoir au moment de la rentrée des élèves. Nous les remercions d’avoir fait leur possible pour maintenir l’évènement. Quoiqu’il en soit, les conditions sanitaires imposées par les autorités devenaient infernales et quasi antinomiques avec ce pourquoi nous nous battons pour cette manifestation.
Nous avons donc décidé d’annuler « L’Agit au Vert » et la fête de nos trente ans et nous reporterons l’évènement dès que les choses se calmeront.

Cette décision nous l’avons prise tous ensemble et en sommes bien sûr très tristes.

Elle résulte de plusieurs réflexions que je voulais partager avec vous.
Je crois que, depuis que nous travaillons ensemble à l’Agit, nous sommes d’accord pour présenter un théâtre populaire, privilégiant sans prétention, l’émotion, la vérité, une certaine justesse et liberté de ton et une recherche de contact sensible avec notre public, que nous voulons mettre à l’aise et se sentir partie prenante de l’acte scénique et artistique.
Depuis toujours nous cherchons à éliminer la distance entre le spectateur et l’acteur, encourager le respect et la prise de parole éventuelle et chercher la plus grande accessibilité de nos propositions, même quand elles sont exigeantes.
C’est pour ça que la version masquée, distante (distanciation sociale), hygiénique nous semble difficilement compatible avec notre désir d’imprévu, de surprise et de liberté dans la création, notre désir de « toucher » et d’émouvoir dans une volonté de partage et de rencontre.

Dans la période si étrange que nous vivons la question se pose en ces termes.

Je pense que dans ce « temps » là il est cependant important de maintenir, par tous les moyens que nous avons, le désir du public et des pratiquants du théâtre, afin qu’ils n’oublient pas le goût (du théâtre) pendant cette absence qui promet d’être longue. (Maintien des pratiques amateur, répétitions, lectures, présentations radiophoniques d’œuvres, interviews…).
Quant à adapter les formes de représentations aux contraintes sanitaires je ne l’imagine que dans le respect de notre « nature », mais sans en représenter une version édulcorée, privée de sa sève.
Donc nous préférons attendre des jours meilleurs, avec le vivace espoir que nous n’aurons bientôt que des mauvais souvenirs de cette période en ce qui concerne notre vie artistique et comédienne.

Si notre « style » ne s’adapte pas, mieux vaut attendre.

Et puis, je pense que « la catastrophe », « l’effondrement », n’en sont peut-être qu’à leur début.
Quid de notre colère si rien ne change dans le sens de l’espoir d’un changement de nous- même, êtres humains, de notre façon de pratiquer ce monde.
Que deviendrons nous, comment réagirons-nous si rien ne change et que tout redémarre comme avant, si tous les avions redécollent pour nos sauts de puces en Corse ou à Lisbonne, si notre empreinte sonore se remet à couvrir le chant des oiseaux, si nous redevenons des avaleurs voraces de chair, si nous engloutissons la beauté et le silence comme avant. A quoi bon tout cela, à quoi cela aurait servi, ce petit virus de rien du tout, véritable grain de sable dans la mécanique thermo-industrielle capitaliste.

Voilà où  j’en suis, encore plus motivé pour qu’il n’y ait « pas de retour à l’anormal », en luttant pour le climat et contre l’intelligence artificielle généralisée.
Sidéré j’ai été, comme beaucoup, mais pas pour rien.
J’imagine notre art, aujourd’hui, comme essentiel.
Parce qu’on a plus trop le temps, le temps presse, nous presse, si nous ne voulons pas être les acteurs de notre propre disparition et de la disparition de ceux qui nous suivent, et que nous avons désiré.

François Fehner

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